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Chapitre XXIII. La conquête du royaume de Naples-Sicile. Barrral , podestat de Milan puis Grand justicier du Royaume de Naples.
Barral part en Italie (1265)

        Lorsqu’il part en Italie pour le comte de Charles d’Anjou, Barral emmène ses fils, Raymond, l'aîné qui doit avoir près de 25 ans, et Bertrand alors âgé de 21 ans, son neveu Guillaume de Pertuis et de nombreux cousins de la branche de Berre : il y a là Bertrand II des Baux  avec ses deux fils Hugues de Montfort et Bertrand II, et aussi Bertrand II de Marignane.
        Ainsi la grande famille des Baux se lance au complet dans l’aventure sicilienne. Il ne manque guère que ceux d’Orange

        Apprenant que Manfred veut s'emparer de Rome, Charles d’Anjou embarque à la hâte avec une petite troupe, et le 21 juin 1265, il devient maître de Rome : il est investi du titre de sénateur romain.
        Il utilise les banquiers de Sienne et de Florence pour obtenir des prêts pendant que son armée franco-provençale se rassemble à Lyon.

Barral à Milan
 
        Charles d’Anjou a besoin d’une personne de confiance pour assurer le passage de ses troupes parties de Lyon à travers la Lombardie. Il sait aussi qu’il faut assurer ses arrières dans un pays comme l’Italie où les alliances sont toujours incertaines et où les revirements de situation sont toujours possibles. Aussi confie-t-il la mission à Barral.
        Il est nommé podestat de Milan, connaissant le dossier de cette cité ayant été témoin de l’accord avec les seigneurs milanais et assure l’avance de l’armée de Charles en Italie.
        Barral arrive à Milan au moment ou l’ancien podestat Uberto Palavicini et ses partisans ont eu quelques démêlés avec l'église de cette ville et ont été excommuniés. Barral, prend sa succession, hérite de la situation et se retrouve excommunié par le poste qu’il occupe sans avoir rien fait.
        Uberto Pallavicini était un personnage cynique, violent, rusé et calculateur. Ce marquis borgne _ un coq lui avait picoré un œil lorsqu’il était enfant _  avait toujours été parmi les fidèles de l’empereur Frédéric II, s’était moqué de l’Eglise et de ses dogmes et avait été chargé par l’empereur du vicariat génégral en Lombardie. L’empereur lui avait donné de nombreux fiefs dans la région de Crémone d’où il était originaire et il avait agrandi sa seigneurie en prenant par la force de parties de la Lombardie.
        Par sa sauvagerie et sa cruauté, il remporta des succès au nom de l’empereur ; il inventait des supplices comme celui d’arracher les dents, une à une, à ses prisonniers nus, pendus par les pieds.
        A partir de Crémone, il prit Parme, puis amena Plaisance dans le clan impérial, au dépend de Milan. Alexandrie, Tortone, Verceil, Milan et Parme obéissaient à ce seigneur sans vergogne.
        Après la mort de l’empereur (1250), il poursuivit son combat contre les Guelfes et la papauté. Mais, excommunié parle pape, son immense domaine se désagrégea aussi vite qu’il l’avait gagné.
        Milan avait toujours était opposé à l’empereur jusqu’à l’arrivée du marquis Pallavicini, aussi le pape lui fit payer sa traîtrise et son opposition.
        Tel est le personnage que Barral remplace à son arrivée à Milan et sa situation envers l’Eglise n’est pas confortable. Aussi proteste-t-il auprès du pape. Celui-ci lui répond en septembre 1265 et lui explique que les méfaits n’ayant pas encore été réparés, il attend les ambassadeurs milanais et leurs propositions pour se décider à lever l'excommunication qui pèse sur la podestarie (1).
 
        Barral réussit pleinement dans son rôle car l'armée de Charles d'Anjou, forte des trente mille hommes que la comtesse Béatrix a rassemblée, arrive devant Rome au moment du couronnement.

 
        Les deux époux sont couronnés roi et reine de Sicile, dans l'église de Saint-Pierre, après avoir fait serment de fidélité, et hommage lige au pape, par cinq cardinaux qu'il a députés pour cette cérémonie. Le roi de Naples s'engage à offrir au pape une haquenée blanche avec huit mille onces d'or annuellement.
courcharles

  Le 29 juin 1265, Charles d'Anjou et son épouse Béatrice de Provence sont couronnés roi et reine de Sicile

        Mainfred fit proposer à son rival un accomodement. Charles d'Anjou lui fit répondre : « Retournez à votre maître,
et dites-lui que dans peu je l'aurai mis en enfer, ou qu'il m'aura mis au paradis.
»
manfred
Blason de Manfred
        En janvier 1266, Barral étant toujours podestat à Milan et alors que les batailles se préparent en  royaume des Deux-Siciles, le pape Clément IV écrit à Charles d’Anjou  pour lui demander de le faire remplacer par un autre podestat et de le rapproche de sa personne où il pourra rendre de grands services (2)  acte 507
.
        Il est déjà trop tard les armées sont face à face, pas très loin de Naples.

sicile

La bataille de Bénévent

        Les deux armées se rencontrent près de Bénévent, le 26 février 1266.
       Raymond et Hugues, fils de Barral participent à la bataille : Raymond commande l'avant-garde de l'armée et accomplit des exploits qui seront récompensés par Charles d'Anjou.

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Bataille de Bénévent
        Hugues des Baux,  écrit à son père à Milan pour le rassurer sur leur sort après cette grande bataille. Peut-être lui raconte-t-il, dans le détail le déroullement de la bataille et le rôle qu'il a joué, comme il le fait dans une autre lettre envoyée à ses amis d’Anjou et de Touraine (3).

        Toute la valeur de Manfred ne peut soutenir ses troupes contre l'impétuosité française. Après avoir combattu avec courage et l’énergie du désespoir, il est  tué dans la mêlée par un chevalier français. Son cadavre n’est découvert que plusieurs jours après, parmi les nombreux morts qui couvrent le champ de bataille. Ses amis prisonniers le retirent de sous les morts et l’enterre près du pont de la Liris à Bénévent et les soldats jettent des pierres sur sa tombe, en hommage à sa valeur. On raconte que le pape, rancunier, fait exhumer le cadavre par l’archevêque de Cosenza et le fait enfouir dans le sable de la rivière afin que les eaux emportent jusqu’à ses ossements.
        Tous les membres de sa famille sont emprisonnés dans les cachots de Naples. La reine, femme de Manfred y restera toute sa vie. Sa fille y passera 18 ans, ses fils y resteront une quarantaine d’années.
        Un des participants à cette formidable bataille, à son retour en Provence, vers 1275, dessinera les peintures de la tour Ferrande à Pernes, une véritable bande dessinée qui raconte la conquête.  Charles Ier d’Anjou est dessiné avec sa couronne royale, sa robe blanche parsemée de fleurs de lys lorsque le pape lui remet la couronne. On y voit le choc de deux chevaliers en armure, les lances en avant. La lance du chevalier français transperce la gorge de Manfred et se brise sous la violence du coup. Le cadavre de Manfred est ensuite traîné par un cheval jusqu’au roi Charles Ier majestueusement installé sur son trône.
        Belle illustration des mœurs de l’époque !

Peintures de la tour Ferrande (Pernes-les-Fontaines),  vers 1270

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L'investiture de Charles d'Anjou. Le pape Clément IV, assis sur un trône à têtes
de lion, coiffé de la tiare et portant une énorme clé sur l'épaule, remet la bulle au frère de Saint-Louis, agenouillé, les mains jointes, vêtu d'une robe blanche semée
de lys.


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La mort de Manfred à la bataille de Bénévent.
La peinture représente le combat d'un chevalier français contre un chevalier germanique
La lance française a transpercé le cou de son adversaire et s'est cassée sous le choc.


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Le cadavre de Manfred est traîné vers Charles d'Anjou.

        Ayant pris Naples, Charles d'Anjou se fait apporté le trésor de Manfred afin de régler le partage avec ses chevaliers.         On apporte la balance afin de peser or et bijoux.
        Bertrand des Baux, fils de Barral est chargé de cet office. Il se contente de dire « Qu'est-il besoin de balance? ». Il fait trois portions à peu près égales avec le pied et déclare « Sire, l'une est pour votre Majesté, l'autre pour Madame la reine, et la troisième pour vos barons et chevaliers ».
         Barral, à Milan, peut être fier de ce geste remarquable et généreux, digne de ses ancêtres.
         En tout cas, le roi Charles Ier apprécie et lui donne un revenu de 400 écus d'or et douze châteaux dans les Abruzzes.
 
        Le pape se désole de voir Barral toujours à Milan, dans l’arrière garde et demande, une nouvelle fois à Charles d’Anjou de le rappeler auprès de lui. Charles répond qu’il a engager Philippe de Montfort pour occuper le poste de podestat et qu’il pourra venir le rejoindre dès que Philippe sera en place. Le pape informe Barral le 10 mars 1266 de ces nouvelles et l’engage à écrire à Charles, nouveau roi de Sicile, pour obtenir qu’il le fasse venir (4).

        Le mois suivant, il est toujours en poste à Milan, rongeant son frein et le pape demande à son légat l’évêque d’Albano d’enlever l’excommunication qui pèse sur lui, puisqu’il n’est pas lui même l’auteur des méfaits envers l’église  (5).
        En mai, il lui demande de garder confiance envers Charles d’Anjou en l’informant de la levée de son excommunication. Peut-être Barral remue-t-il un peu trop et commence-t-il à chercher de lui-même une solution, car le pape toujours bien informé lui demande aussi de s’abstenir d’exercer aucune charge en Lombardie sauf ordre formel  (6).
        Enfin, en juin, il est relevé de ses fonctions.


Barral, Grand justicier du royaume de Sicile.

         Barral devient Grand justicier du royaume de Naples, titre qu'il garde jusqu'à sa mort

        Le premier acte auquel il assiste en tant que témoin, à Lagopesole, dans le royaume des Deux-Siciles, date du 30 juin 1266 . Il s’agit du testament de la reine Béatrice de Provence, épouse de Charles d’Anjou  (7).
charles et beatrice
Charles d'Anjou, roi de Naples et son épouse Béatrice de Provence

        Béatrice de Provence, la plus jeune fille des filles de Raymond-Bérenger V et de Béatrice de Savoie, celle qui avait longtemps rêvé de devenir reine comme ses trois sœurs aînée, celle qui avait apporté le comté de Provence à Charles d’Anjou et qui l’avait suivi dans son ambition, parfois précédé, allant jusqu’à vendre, dit-on, ses bijoux pour payer son armée, ne vécu en tant que reine que quelques mois de juin 1265 à 1267. Elle meurt à l’âge de 33 ans. Charles d’Anjou n’est même pas présent lors de son décès et lui survivra longtemps.

        Le 27 mai 1267, Barral est à Viterbe, témoin au traité d’alliance entre Baudoin II et Charles Ier d’Anjou.
        Baudoin II, comte de Namur, seigneur de Courtenay et de Montargis, était le dernier empereur latin de Constantinople et sa capitale était tombée sous la coupe de Michel Paléologue. Il avait épousé Marie de Brienne fille de Jean qui était co-roi titulaire de Jérusalem. Réfugié à Rome, il avait fait appel à toutes les autorités occidentales pour retrouver ses Etats.
        Urbain IV avait publié une croisade. Le roi de France Louis IX lui avait apporté une aide pécuniaire. Il avait cédé ses droits de suzeraineté sur la principauté de Morée et d’Achaïe, où les français se maintenaient, à Manfred, mais depuis la mort de celui-ci à Bénévent, il se tournait vers Charles d’Anjou.
        Michel Paléologue avait vaincu le despote d’Epire puis le prince d’Achaïe, Guillaume de Villehardoin, avant de prendre Constantinople, profitant de la minorité de Jean de Lascaris pour s’accaparer du pouvoir et fonder une nouvelle dynastie..

        Par ce traité, Charles d’Anjou, toujours prêt à agrandir son domaine et avec l’accord du pape, promet à Baudoin de l’aider à recouvrer ses états et de donner en mariage sa fille Béatrice à Philippe fils de Baudoin lorsqu’elle sera arrivée en âge de puberté, à condition que ce dernier lui cède en toute souveraineté les principautés de Morée et d’Achaïe et diverses terres en Grèce  .
 
        Le 7 juillet 1267, Barrral est présent lors de la ratification de ce traité.

        Barral exerce son rôle de Grand Justicier lorsque le pape Clément IV, son ami qui l’a tant aidé à revenir à Naples, lui écrit pour lui apprendre que le plus grand ennemi de l’église, Laurens Tiepolo, vient d’être nommé podestat de Fermo, qu’il s’appuie sur des lettres qu’aurait écrit Barral  considérant cette nomination comme très utile à Charles d’Anjou. Espérant conserver l’amitié de Barral, il le prévient que s’il perd ses amis il en trouvera des nouveaux et qu’il soutiendra la guerre qui lui est fait, confiant que Dieu ne peux pas abandonner son Eglise.
        Nous ne connaissons la les raisons exactes de cette nomination, ni en quoi Barral a contribué ou s’il s’agit simplement d’une affabulation de ce podestat pour obtenir le pouvoir . Quoi qu’il en soit, Barral doit rassurer le Saint père et jurer de sa fidélité.

Victoire de Tagliacozzo.

        Conradin (ou Conrad V), grâce à l’illustre nom de sa famille, entreprend alors de  reconquérir la terre de ses ancêtres, accompagné de son oncle, Frédéric d'Autriche-Baden et d'une armée allemande. A peine adolescent, il part d’Allemagne, est bien accueilli par les cités et les Etats d’Italie du Nord qui l'avaient appelé à la rescousse et lui promettaient leur aide. Vérone,  Pise ou  Sienne sont gibelines. Il arrive à Rome où la commune se donne spontanément à lui.
        Déjà les barons de Lucera, insoumis, se lèvent pour l’aider.

        A peine a-t-il franchi la frontière du royaume de Sicile, dans les Abruzzes qu’il se trouve face à l’armée angevine. Il cherche refuge auprès d'un partisan gibelin, Jean Frangipane, mais celui-ci le livre traîtreusement au roi alors que ses troupes perdent la bataille de Tagliacozzo, le 23 août 1268. Il est fait prisonnier.
        Charles d’Anjou, cruel, décide de le faire décapité sur l’échafaud avec son oncle Frédéric. Cet acte odieux est exécuté sur la place du marché de Naples, devant la foule et en présence du roi.
 
        Ainsi meurt le dernier des Hohenstaufen, à l’âge de seize ans. Les poètes racontent « qu’alors que sa tête roule par terre, un aigle, d’un vol précipité fond du haut du ciel, passe tout près du sol en laissant traîner son aile droite dans le sang de Conradin et, ainsi tâché du sang du divin empereur, s’élance de nouveau comme une flèche dans le ciel ».
        Après Frédéric II, Conrad et Conradin l’empire n’existe plus. La papauté l’a anéanti.
        Aucun poète ne chante la sentence décidée par Charles d’Anjou. 

        La cour que Charles d’Anjou assemble pour juger cet enfant, roi légitime de Sicile, prend elle-même parti pour l’accusé : « Conradin n’était pas un criminel, c’était un prisonnier de guerre ; comment faire un crime au fils de réclamer l’héritage de ses aïeux ? »
        Nous savons que la majorité de ses juges refuse de s’associer à cette décision qui est faite pour marquer les esprits dans le pays conquis. Deux seules voix se prononcent pour la mort, celle du cruel Charles d’Anjou exalté par le fanatisme religieux et celle du pape Clément IV dont le biographe trouve ce meurtre juridique parfaitement légitime (8).
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        Par son rôle de Grand Justicier du royaume, Barral a été confronté au problème le plus critique de sa vie. Pouvait-il aller contre la décision du roi alors qu’il commençait seulement à jouer le rôle que celui-ci lui avait promis depuis longtemps ? a-t-il écouté ses juges qui étaient opposés à l’exécution ? S’est-il sorti de cette situation en entérinant la décision, ou a-t-il trouvé un moyen de ne pas signer l’acte d’exécution ? Nul ne le sait. 
 
        Charles d'Anjou, actif et décidé, n'est pas homme à se faire aimer des Siciliens. Dès le début, le régime français fait des mécontents.

tagliasco
Tagliacozzo
 


  (1) acte 505.
  (2)  acte 507
  (3)  acte 508.
  (4)  acte 509
  (5) acte 510.
  (6) acte 511.
  (7) acte 514
  (8) Muratori T. III p 595.